Rounded Rectangle: Jamais Dans Mon Lait?
par Marie france Coutu
 

 

 

 

Text Box: Publié dans La Presse de Montréal
le 8 avril, 2001  
Publié le 8 avril, 2001
 

 

 

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Les résultats préliminaires de deux études en cours en Ontario suggèrent qu'une bactérie responsable d'une maladie bovine très répandue survit à la pasteurisation.  Depuis près de vingt ans, des chercheurs soupçonnent qu'une bactérie causant une maladie gastro-intestinale chez les bovins joue un rôle majeur dans le développement de la maladie de Crohn chez l'être humain.  Le problème, à ce jour, est encore de le prouver hors de tout doute.  Cette bactérie pourrait se transmettre de l'animal à l'être humain par le lait pasteurisé.  Cette possibilité devient une préoccupation croissante pour les autorités responsables de la santé publique.  L'industrie laitière fait face à un dossier scientifique controversé où les incertitudes abondent car il n'y a pas de consensus à savoir si un lien de cause à effet existe entre la bactérie et la maladie humaine.  Néanmoins, la seule suggestion que le lait ne soit pas exempt de cette bactérie représente un cauchemar potentiel pour le marketing de cet aliment de consommation.

 

L'Association des producteurs laitiers de l'Ontario finance deux études qui sont effectuées par le département de microbiologie de l'Université de Guelph en Ontario.  L'une d'entre elles analyse des échantillons de lait de consommation auxquels on a injecté la bactérie Mycobacterium avium subspecies paratuberculosis ou, dans le jargon des microbiologistes, MAP.  Les échantillons de lait sont ensuite pasteurisés en laboratoire.  La seconde étude consiste à analyser des échantillons de lait pasteurisé commercialement.  Dans les deux cas, on veut savoir si la pasteurisation réussit à tuer la bactérie.  Wes Lane, directeur des recherches pour cette association, donne les raisons qui ont poussé les producteurs laitiers ontariens à financer de telles études: "Tout d'abords, il y a l'impact économique de la paratuberculose bovine qui se fait de plus en plus sentir dans les troupeaux laitiers.  Et, de plus, l'éventualité que l'on détermine avec assurance qu'il existe un lien entre le lait et la maladie de Crohn inquiète l'industrie laitière en Ontario.  Ce serait une catastrophe si les gens n'avaient plus confiance dans leur lait."

 

Wes Lane et le microbiologiste responsable des études, Joseph Odumeru, affirment qu'aucun résultat n'est disponible à l'heure actuelle.  Pourtant, un document de Santé Canada du 14 décembre dernier fait état de résultats préliminaires.  Le document de l'unité d'évaluation des risques relatifs à la salubrité des aliments de Santé Canada indique en effet que des échantillons de lait des deux études de l'Université de Guelph ont testé positif pour la présence de la bactérie MAP.  Dans quelle proportion ce micro-organisme est-il présent, seules des analyses plus poussées pourront le dire.  Joseph Odumeru admet qu'il s'agit d'un sujet très délicat, et que l'Université Guelph a accepté de discuter des résultats avec les producteurs laitiers de l'Ontario avant de les rendre publics.

 

Et si les résultats finaux s'avéraient positifs, qu'en effet la bactérie était présente dans le lait?  Quelle serait la prochaine étape?  Wes Lane ne veut pas anticiper sur les décisions qui seront prises à ce moment-là.  Chose certaine, les résultats susciteront beaucoup d'intérêt de la part de l'industrie laitière, mais aussi de la part de l'organisme responsable en matière de santé publique au pays, c'est-à-dire Santé Canada.  Stacey Mantha, biologiste au bureau des dangers microbiens de Santé Canada, connaît bien le dossier de cette bactérie étudiée un peu partout dans le monde.  "J'ai participé à des discussions où il a été question d'élaborer une enquête nationale sur le lait de consommation, comme la Grande-Bretagne vient d'en terminer une (l'an dernier).  Pour l'instant, rien n'est mis en chantier."

 

 

Une Bactérie Traquée

 

Le Canada n'est pas le premier pays à traquer la présence de ce microbe dans le lait pasteurisé.  Depuis 1993, sept études majeures en Europe et aux États-Unis ont été faites à ce sujet.  Cinq d'entre elles ont rapporté que la bactérie survivait à la pasteurisation.  Entre 1990 et 1998, la Bibliothèque nationale médicale américaine dénombre 27 enquêtes d'importance au niveau mondial dont l'objet est ce lien possible entre la maladie de Crohn et le MAP.  Ce sont des enquêtes qui arrivent généralement à des résultats qui se contredisent.

 

Santé Canada suit ce dossier depuis au moins sept ans.  En 1994, l'unité des risques relatifs à la salubrité des aliments de Santé Canada rédige un document interne identifié en anglais avec la mention: "Protected, not for distribution".  Il y est question de la bactérie Mycobacterium paratuberculosis comme facteur responsable de la maladie de Crohn et du lait comme possible vecteur de transmission et cause d'inquiétude pour la santé publique.  L'année suivante, Agriculture et Agroalimentaire Canada, en conjonction avec l'Université Cornell de l'État de New York, mènera une étude sur des échantillons de lait non pasteurisé provenant du sud de l'Ontario pour tenter d'y détecter le micro-organisme.  Les scientifiques ne décèlent pas la bactérie.  A cette époque, les méthodes pour isoler et identifier cette bactérie ne sont pas nécessairement à point.  Depuis 1997, des études américaines et européennes ont prouvé que la bactérie pouvait survivre à la pasteurisation.

 

Les résultats officiels des études en cours à l'Université de Guelph seront connus plus tard cette année.  On saura alors si le lait de consommation est exempt de cette bactérie.  L'industrie laitière ontarienne cherche à en avoir le cœur net.  Et pour cause: 81% des exploitations laitières sont situées en Ontario et au Québec.  L'industrie laitière au Canada occupe le 3e rang en importance dans le secteur agricole après la production de céréales et de viandes rouges.  C'était, en 1999, une industrie de 4 milliards de dollars.

 

 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lait Pasteurisé et Maladie de Crohn,

un lien qui ne soulève guère d'inquiétude au Québec

 

Le Dr Jean Lachance, gastro-entérologue à l'hôpital Sainte-Justine, dit qu'il n'y à pas lieu de s'inquiéter outre mesure pour le moment: "Je participe à plusieurs congrès scientifiques chaque année et ce lien entre bactérie, lait pasteurisé et maladie de Crohn ne font vraiment pas l'unanimité.  Même si j'avais un jeune patient provenant d'une famille où la maladie de Crohn existe déjà, je ne lui dirais certainement pas d'arrêter de boire du lait.  Pas du tout."

 

Est-ce que l'industrie laitière et le ministère de l'Agriculture du Québec (MAPAQ) s'inquiètent de la présence de cette bactérie dans le lait?  La Fédération des producteurs laitiers du Québec joue à peu près le même rôle que l'Association des producteurs laitiers de l'Ontario.  Jean Vigneault, directeur des communications de la Fédération, avait peu de commentaires à faire sure cette question. "Je dois m'informer là-dessus avant de vous répondre à ce sujet qui, pour l'instant, ne me dit rien."  Ce qu'il a fait.  Il assure que la Fédération suivra le dossier de près.

 

Le Conseil de l'industrie laitière du Québec, lui, s'occupe du développement économique de l'industrie.  Son président, Claude Lambert, souligne que ce n'est pas au Conseil de faire les contrôles sanitaires pour s'assurer que le lait est sans danger pour le consommateur.  Effectivement, ces contrôles reviennent aux ministères fédéral et provincial de l'Agriculture, par l'intermédiaire de leurs agences d'inspection.  Il confirme cependant que tout ce qui pourrait avoir un impact négatif sur le commerce du lait les préoccupe.  En entrevue, M. Lambert avoue cependant que c'est la première fois qu'il entend parler de ce lien possible entre la maladie bovine et la maladie de Crohn.

 

 

Enquête Nationale Britannique

 

Du côté gouvernemental, le département de l'appui aux inspections du ministère québécois de l'Agriculture (MAPAQ) est responsable de l'inspection du lait et des produits laitiers qui sont dédiés à la vente à l'intérieur de la province.  Michel Houle, conseiller aux opérations, se tient au courant de ce dossier scientifique, plutôt partagé sur le rôle que pourrait jouer cette bactérie dans la maladie de Crohn.  Son département n'a pas envisagé de réaliser une étude sur cette bactérie pour le lait vendu au Québec.  "Nous attendons de voir, entre autres, les résultants finaux de l'enquête britannique" dit Michel Houle.

        

Les résultats préliminaires de l'enquête nationale menée au Royaume-Uni ont dévoilé, l'automne dernier, que 3% des échantillons de lait pasteurisé commercialement, provenant d'environ 800 laiteries du pays, contenaient la bactérie.  L'agence britannique des normes de l'alimentation analyse le rapport et présentera une conférence à ce sujet plus tard au printemps avec les résultants finaux.  En attendant, l'agence recommande à la population de ne pas changer sa consommation de lait.

        

Réjean Bouchard, président des producteurs laitiers du Canada se demande: "Est-ce qu'au départ les laiteries britanniques faisaient bien leur travail, selon les normes?  Je crois qu'en Amérique de Nord, on fait mieux que là-bas."

 

 

La Paratuberculose

 

Si la bactérie qui cause la paratuberculose bovine risque de se retrouver dans le lait de consommation, il faut essayer de contrôler cette maladie chez les bovins.  Michel Major, vétérinaire au ministère de l'Agriculture, est à mettre sur pied une enquête chez les troupeaux laitiers du Québec afin de savoir dans quelle mesure la paratuberculose bovine est répandue chez nous.  Aux États-Unis, le Bureau fédéral de l'agriculture a révélé que 41% des troupeaux laitiers de plus de 300 bêtes étaient infectées par la paratuberculose bovine.  Des enquêtes menées dans les provinces maritimes en 1998, et en Ontario en 1999, donnent des résultats similaires.  Michel Major affirme que malgré des méthodes d'enquête qui diffèrent d'un endroit à l'autre, "il n'y a pas de raison de croire que nos résultats seront très différents de ceux qui existent ailleurs dans le monde". 

 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vivre Avec La Maladie de Crohn

 

On ignore toujours la cause de cette maladie qui porte le nom du chercheur qui l'a identifiée pour la première fois en 1932.  On sait que c'est une maladie chronique qui peut être dévastatrice avec des épisodes de diarrhées abondantes qui entraînent un amaigrissement important.  Elle attaque principalement les jeunes vers le début de la vie adulte et les personnes au-delà de la soixantaine.  Les scientifiques semblent convaincus d'une chose cependant: cette maladie n'est pas "monofactorielle", ce qui veut dire que les éléments responsables de la maladie sont fort probablement multiples.  Il est possible qu'elle soit déclenchée par une réaction anormale à une bactérie ou un virus.  Une réaction qui pourrait être déclenchée par une prédisposition génétique, mais cette hypothèse n'a pas été démontrée non plus.

 

Les études qui peuvent nous dire combien de personnes souffrent de cette maladie au Canada sont peu nombreuses et de nature régionale.  En 1994, une étude réalisée au Manitoba a révélé près de 200 cas de maladie de Crohn par tranche de 100 000 habitants.  Cela représente un taux de prévalence des plus élevés jamais publiés dans le monde.  Par comparaison, il y a 60 cas par 100 000 au Royaume-Uni, 34 en Australie et 6 au Japon.  La Fondation canadienne des maladies inflammatoires de l'intestin met actuellement sur pied un registre des patients de la maladie de Crohn avec la collaboration des chercheurs de toutes les provinces y compris le Québec.  Ce registre permettra d'avoir un portrait plus juste du nombre d'individus qui en souffrent.

 

La Fondation estime, qu'à l'heure actuelle, il y a environ 100 000 personnes qui sont atteintes d'une maladie inflammatoire de l'intestin au Canada.  Gilles Demers est âgé de 20 ans lorsqu'on lui annonce qu'il souffre de la maladie de Crohn, dont on ne connaît ni la cause ni la cure.  "J'ai pleuré toute la journée lorsqu'on m'a annoncé ce diagnostic", dit cet homme de la région de Sherbrooke, aujourd'hui âgé de 39 ans.  Quatre interventions chirurgicales subies au début des années 80 font qu'il se retrouve aujourd'hui avec deux mètres d'intestin plutôt que six.  L'incapacité d'absorber les éléments nutritifs de façon adéquate l'oblige à porter un tube la nuit pour se nourrir.  "Les dix premières années ont été très difficiles" se rappelle Gilles, aujourd'hui marié et père de deux enfants.  Après des périodes de crise et de convalescence, il doit arrêter de travailler définitivement.  Il est en rémission depuis 9 ans et reçoit des prestations de la Régie des rentes du Québec pour invalidité.  Le cas de Gilles est assez sévère.  Les personnes atteintes de la maladie de Crohn peuvent ressentir des symptômes moins graves que ceux de Gilles mais tous ont des périodes de crises et de rémissions qui dureront toute leur vie.

 

 

Similitudes avec la maladie bovine

        

Des scientifiques américains et britanniques ont voulu établir un lien entre la bactérie qui cause la paratuberculose bovine et la maladie de Crohn chez les humains.  Principalement parce que la similitude entre les symptômes de la maladie de Crohn et ceux de la paratuberculose bovine est frappante.  Les vaches laitières ou les bovins de boucherie présentent les symptômes suivants: inflammation grave de la paroi intestinale, amaigrissement important et diarrhées abondantes.  En 1984, le microbiologiste américain Rod Chiodini, alors à l'Université du Connecticut, a pu retracer, pour la première fois, cette bactérie dans l'intestin de patients souffrant de Crohn.  A la même époque, le docteur John Hermon-Taylor, chef du département de chirurgie de l'hôpital St. George à Londres, identifie l'ADN de la bactérie pour la trouver plus facilement dans l'estomac des patients et dans le lait.  "Parce qu'après plusieurs discussions, John et moi en sommes venus à la conclusion que le lait serait le vecteur le plus plausible de transmission entre l'animal et l'humain, mais il pourrait aussi y avoir l'eau et la viande hachée", fait remarquer Rod Chiodini en entrevue.  Pour John Hermon-Taylor, après 20 ans de recherche, "il n'y a plus de doute, cette bactérie qui cause la maladie chez les bovins joue un rôle dans la maladie de Crohn.  Assurons-nous au moins que le lait est sécuritaire", affirme-t-il lors d'un entretien téléphonique.  Le professeur de pathobiologie Herbert Van Kruiningen, de l'Université du Connecticut, est un ancien collègue de Rod Chiodini.  "Nous avions une bonne piste dans les années 80 mais d'après moi, le monde scientifique n'a pas pu répéter l'expérience de façon satisfaisante", conclut-il lorsque contacté à ce sujet.  Pour lui, la science n'a pas pu prouver qu'il y avait, entre la maladie bovine et la maladie humaine, une cause commune et ce, malgré la similitude apparente entre la maladie bovine et la maladie humaine.

 

Ce débat, qui n'est pas réglée du côté scientifique, a cependant attiré l'attention de Nicole Fréchette.  Son fils a développé la maladie de Crohn au moment où il entrait à l'université.  Nicole, d'origine québécoise, est installée en Colombie-Britannique depuis plusieurs années.  Ayant fait carrière comme infirmière, elle pouvait naviguer avec une certaine aise dans tous ces documents scientifiques.  C'est dans sa quête d'information qu'elle a découvert le site Internet de PARA (Paratuberculosis Awareness and Research Association).

        

PARA est un groupe mis sur pied par deux mères américaines en 1997, l'une originaire de l'Ohio et l'autre de la Floride et qui ont en commun d'avoir des enfants souffrant de la maladie de Crohn.  PARA effectue un lobby intense auprès des diverses instances du gouvernement américain pour le financement d'études sur le lait et bactérie comme possible facteur de développement de la maladie de Crohn.  Le 13 mars dernier, Cheryl Miller, coprésidente du groupe PARA, prononçait une allocution devant le Congrès américain pour que le gouvernement consacre les 500 millions US qui seraient nécessaires à une recherche approfondie sur le lait et cette bactérie.  C'est en septembre prochain que les crédits pour la recherche américaine seront annoncés.  Par contre, les membres du Congrès ont signifié publiquement qu'ils considéraient très sérieusement leur requête.

 

Translation par: Nicole Fréchette-Walrafen