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Les
résultats préliminaires de deux études en cours en Ontario suggèrent qu'une
bactérie responsable d'une maladie bovine très répandue survit à la
pasteurisation. Depuis près de vingt
ans, des chercheurs soupçonnent qu'une bactérie causant une maladie
gastro-intestinale chez les bovins joue un rôle majeur dans le
développement de la maladie de Crohn chez l'être
humain. Le problème, à ce jour, est
encore de le prouver hors de tout doute.
Cette bactérie pourrait se transmettre de l'animal à l'être humain
par le lait pasteurisé. Cette
possibilité devient une préoccupation croissante pour les autorités
responsables de la santé publique.
L'industrie laitière fait face à un dossier scientifique controversé
où les incertitudes abondent car il n'y a pas de consensus à savoir si un
lien de cause à effet existe entre la bactérie et la maladie humaine. Néanmoins, la seule suggestion que le
lait ne soit pas exempt de cette bactérie représente un cauchemar potentiel
pour le marketing de cet aliment de consommation.
L'Association
des producteurs laitiers de l'Ontario finance deux études qui sont
effectuées par le département de microbiologie de l'Université de Guelph en
Ontario. L'une d'entre elles analyse
des échantillons de lait de consommation auxquels on a injecté la bactérie Mycobacterium avium subspecies paratuberculosis ou,
dans le jargon des microbiologistes, MAP. Les échantillons de lait sont ensuite
pasteurisés en laboratoire. La
seconde étude consiste à analyser des échantillons de lait pasteurisé
commercialement. Dans les deux cas,
on veut savoir si la pasteurisation réussit à tuer la bactérie. Wes Lane, directeur des recherches pour cette association,
donne les raisons qui ont poussé les producteurs laitiers ontariens à
financer de telles études: "Tout d'abords, il y a l'impact économique
de la paratuberculose bovine qui se fait de plus
en plus sentir dans les troupeaux laitiers.
Et, de plus, l'éventualité que l'on détermine avec assurance qu'il
existe un lien entre le lait et la maladie de Crohn
inquiète l'industrie laitière en Ontario.
Ce serait une catastrophe si les gens n'avaient plus confiance
dans leur lait."
Wes Lane
et le microbiologiste responsable des études, Joseph Odumeru,
affirment qu'aucun résultat n'est disponible à l'heure actuelle. Pourtant, un document de Santé Canada du
14 décembre dernier fait état de résultats préliminaires. Le document de l'unité d'évaluation des
risques relatifs à la salubrité des aliments de Santé Canada indique en
effet que des échantillons de lait des deux études de l'Université de
Guelph ont testé positif pour la présence de la bactérie MAP. Dans quelle
proportion ce micro-organisme est-il présent, seules des analyses plus
poussées pourront le dire. Joseph Odumeru admet qu'il s'agit d'un sujet très délicat, et
que l'Université Guelph a accepté de discuter des résultats avec les
producteurs laitiers de l'Ontario avant de les rendre publics.
Et si
les résultats finaux s'avéraient positifs, qu'en effet la bactérie était
présente dans le lait? Quelle serait
la prochaine étape? Wes Lane ne veut pas anticiper
sur les décisions qui seront prises à ce moment-là. Chose certaine, les résultats susciteront
beaucoup d'intérêt de la part de l'industrie laitière, mais aussi de la
part de l'organisme responsable en matière de santé publique au pays,
c'est-à-dire Santé Canada. Stacey Mantha, biologiste au
bureau des dangers microbiens de Santé Canada, connaît bien le dossier de
cette bactérie étudiée un peu partout dans le monde. "J'ai participé à des discussions où
il a été question d'élaborer une enquête nationale sur le lait de
consommation, comme la Grande-Bretagne vient d'en terminer une (l'an
dernier). Pour l'instant, rien n'est
mis en chantier."
Une Bactérie Traquée
Le Canada n'est pas le premier
pays à traquer la présence de ce microbe dans le lait pasteurisé. Depuis 1993, sept études majeures en
Europe et aux États-Unis ont été faites à ce sujet. Cinq d'entre elles ont rapporté que la
bactérie survivait à la pasteurisation.
Entre 1990 et 1998, la Bibliothèque nationale médicale américaine
dénombre 27 enquêtes d'importance au niveau mondial dont l'objet est ce
lien possible entre la maladie de Crohn et le MAP. Ce sont des
enquêtes qui arrivent généralement à des résultats qui se contredisent.
Santé Canada suit ce dossier
depuis au moins sept ans. En 1994,
l'unité des risques relatifs à la salubrité des aliments de Santé Canada
rédige un document interne identifié en anglais avec la mention: "Protected, not for distribution". Il y est question de la bactérie Mycobacterium paratuberculosis
comme facteur responsable de la maladie de Crohn
et du lait comme possible vecteur de transmission et cause d'inquiétude
pour la santé publique. L'année
suivante, Agriculture et Agroalimentaire Canada, en conjonction avec
l'Université Cornell de l'État de New York, mènera
une étude sur des échantillons de lait non pasteurisé provenant du sud de
l'Ontario pour tenter d'y détecter le micro-organisme. Les scientifiques ne décèlent pas la
bactérie. A cette époque, les
méthodes pour isoler et identifier cette bactérie ne sont pas
nécessairement à point. Depuis 1997,
des études américaines et européennes ont prouvé que la bactérie pouvait
survivre à la pasteurisation.
Les résultats officiels des
études en cours à l'Université de Guelph seront connus plus tard cette année. On saura alors si le lait de consommation
est exempt de cette bactérie.
L'industrie laitière ontarienne cherche à en avoir le cœur net. Et pour cause: 81% des exploitations
laitières sont situées en Ontario et au Québec. L'industrie laitière au Canada occupe le
3e rang en importance dans le secteur agricole après la
production de céréales et de viandes rouges. C'était, en 1999, une industrie de 4
milliards de dollars.
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Lait Pasteurisé et Maladie de Crohn,
un lien qui ne soulève guère d'inquiétude au Québec
Le Dr Jean Lachance,
gastro-entérologue à l'hôpital Sainte-Justine,
dit qu'il n'y à pas lieu de s'inquiéter outre mesure pour le moment:
"Je participe à plusieurs congrès scientifiques chaque année et ce
lien entre bactérie, lait pasteurisé et maladie de Crohn
ne font vraiment pas l'unanimité.
Même si j'avais un jeune patient provenant d'une famille où la
maladie de Crohn existe déjà, je ne lui dirais
certainement pas d'arrêter de boire du lait. Pas du tout."
Est-ce que l'industrie laitière
et le ministère de l'Agriculture du Québec (MAPAQ)
s'inquiètent de la présence de cette bactérie dans le lait? La Fédération des producteurs laitiers du
Québec joue à peu près le même rôle que l'Association des producteurs
laitiers de l'Ontario. Jean Vigneault,
directeur des communications de la Fédération, avait peu de commentaires à
faire sure cette question. "Je dois m'informer là-dessus avant de vous
répondre à ce sujet qui, pour l'instant, ne me dit rien." Ce qu'il a fait. Il assure que la Fédération suivra le
dossier de près.
Le Conseil de l'industrie
laitière du Québec, lui, s'occupe du développement économique de
l'industrie. Son président, Claude
Lambert, souligne que ce n'est pas au Conseil de faire les contrôles
sanitaires pour s'assurer que le lait est sans danger pour le
consommateur. Effectivement, ces
contrôles reviennent aux ministères fédéral et provincial de l'Agriculture,
par l'intermédiaire de leurs agences d'inspection. Il confirme cependant que tout ce qui
pourrait avoir un impact négatif sur le commerce du lait les
préoccupe. En entrevue, M. Lambert
avoue cependant que c'est la première fois qu'il entend parler de ce lien
possible entre la maladie bovine et la maladie de Crohn.
Enquête Nationale Britannique
Du côté gouvernemental, le
département de l'appui aux inspections du ministère québécois de
l'Agriculture (MAPAQ) est responsable de
l'inspection du lait et des produits laitiers qui sont dédiés à la vente à
l'intérieur de la province. Michel
Houle, conseiller aux opérations, se tient au courant de ce dossier
scientifique, plutôt partagé sur le rôle que pourrait jouer cette bactérie
dans la maladie de Crohn. Son département n'a pas envisagé de
réaliser une étude sur cette bactérie pour le lait vendu au Québec. "Nous attendons de voir, entre
autres, les résultants finaux de l'enquête britannique" dit Michel
Houle.
Les résultats préliminaires de
l'enquête nationale menée au Royaume-Uni ont dévoilé, l'automne dernier,
que 3% des échantillons de lait pasteurisé commercialement, provenant
d'environ 800 laiteries du pays, contenaient la
bactérie. L'agence britannique des
normes de l'alimentation analyse le rapport et présentera une conférence à
ce sujet plus tard au printemps avec les résultants finaux. En attendant, l'agence recommande à la
population de ne pas changer sa consommation de lait.
Réjean Bouchard, président des
producteurs laitiers du Canada se demande: "Est-ce qu'au départ les
laiteries britanniques faisaient bien leur travail, selon les normes? Je crois qu'en Amérique de Nord, on fait
mieux que là-bas."
La Paratuberculose
Si la bactérie qui cause la paratuberculose bovine risque de se retrouver dans le
lait de consommation, il faut essayer de contrôler cette maladie chez les
bovins. Michel Major, vétérinaire au
ministère de l'Agriculture, est à mettre sur pied une enquête chez les
troupeaux laitiers du Québec afin de savoir dans quelle mesure la paratuberculose bovine est répandue chez nous. Aux États-Unis, le Bureau fédéral de
l'agriculture a révélé que 41% des troupeaux laitiers de plus de 300 bêtes
étaient infectées par la paratuberculose
bovine. Des enquêtes menées dans les
provinces maritimes en 1998, et en Ontario en 1999, donnent des résultats
similaires. Michel Major affirme que
malgré des méthodes d'enquête qui diffèrent d'un endroit à l'autre,
"il n'y a pas de raison de croire que nos résultats seront très
différents de ceux qui existent ailleurs dans le monde".
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Vivre Avec La Maladie de Crohn
On ignore toujours la cause de
cette maladie qui porte le nom du chercheur qui l'a identifiée pour la
première fois en 1932. On sait que
c'est une maladie chronique qui peut être dévastatrice avec des épisodes de
diarrhées abondantes qui entraînent un amaigrissement important. Elle attaque principalement les jeunes
vers le début de la vie adulte et les personnes au-delà de la
soixantaine. Les scientifiques
semblent convaincus d'une chose cependant: cette maladie n'est pas "monofactorielle", ce qui veut dire que les
éléments responsables de la maladie sont fort probablement multiples. Il est possible qu'elle soit déclenchée
par une réaction anormale à une bactérie ou un virus. Une réaction qui pourrait être déclenchée
par une prédisposition génétique, mais cette hypothèse n'a pas été
démontrée non plus.
Les études
qui peuvent nous dire combien de personnes souffrent de cette maladie au
Canada sont peu nombreuses et de nature régionale. En 1994, une étude réalisée au Manitoba a
révélé près de 200 cas de maladie de Crohn par
tranche de 100 000 habitants. Cela
représente un taux de prévalence des plus élevés jamais publiés dans le
monde. Par comparaison, il y a 60
cas par 100 000 au Royaume-Uni, 34 en Australie et 6 au Japon. La Fondation canadienne des maladies
inflammatoires de l'intestin met actuellement sur pied un registre des
patients de la maladie de Crohn avec la
collaboration des chercheurs de toutes les provinces y compris le
Québec. Ce registre permettra
d'avoir un portrait plus juste du nombre d'individus qui en souffrent.
La Fondation estime, qu'à l'heure
actuelle, il y a environ 100 000 personnes qui sont atteintes d'une maladie
inflammatoire de l'intestin au Canada.
Gilles Demers est âgé de 20 ans lorsqu'on
lui annonce qu'il souffre de la maladie de Crohn,
dont on ne connaît ni la cause ni la cure.
"J'ai pleuré toute la journée lorsqu'on m'a annoncé ce
diagnostic", dit cet homme de la région de Sherbrooke, aujourd'hui âgé
de 39 ans. Quatre interventions
chirurgicales subies au début des années 80 font qu'il se retrouve
aujourd'hui avec deux mètres d'intestin plutôt que six. L'incapacité d'absorber les éléments
nutritifs de façon adéquate l'oblige à porter un tube la nuit pour se
nourrir. "Les dix premières années
ont été très difficiles" se rappelle Gilles, aujourd'hui marié et père
de deux enfants. Après des périodes
de crise et de convalescence, il doit arrêter de travailler
définitivement. Il est en rémission
depuis 9 ans et reçoit des prestations de la Régie des rentes du Québec
pour invalidité. Le cas de Gilles
est assez sévère. Les personnes
atteintes de la maladie de Crohn peuvent
ressentir des symptômes moins graves que ceux de Gilles mais tous ont des
périodes de crises et de rémissions qui dureront toute leur vie.
Similitudes avec la
maladie bovine
Des scientifiques américains et
britanniques ont voulu établir un lien entre la bactérie qui cause la paratuberculose bovine et la maladie de Crohn chez les humains.
Principalement parce que la similitude entre les symptômes de la
maladie de Crohn et ceux de la paratuberculose bovine est frappante. Les vaches laitières ou les bovins de
boucherie présentent les symptômes suivants: inflammation grave de la paroi
intestinale, amaigrissement important et diarrhées abondantes. En 1984, le microbiologiste américain Rod
Chiodini, alors à l'Université du Connecticut, a
pu retracer, pour la première fois, cette bactérie dans l'intestin de
patients souffrant de Crohn. A la même époque, le docteur John
Hermon-Taylor, chef du département de chirurgie de l'hôpital St. George à
Londres, identifie l'ADN de la bactérie pour la trouver plus facilement
dans l'estomac des patients et dans le lait. "Parce qu'après plusieurs
discussions, John et moi en sommes venus à la conclusion que le lait serait
le vecteur le plus plausible de transmission entre l'animal et l'humain,
mais il pourrait aussi y avoir l'eau et la viande hachée", fait
remarquer Rod Chiodini en entrevue. Pour John Hermon-Taylor, après 20 ans de
recherche, "il n'y a plus de doute, cette bactérie qui cause la
maladie chez les bovins joue un rôle dans la maladie de Crohn. Assurons-nous au moins que le lait est
sécuritaire", affirme-t-il lors d'un entretien téléphonique. Le professeur de pathobiologie
Herbert Van Kruiningen, de l'Université du
Connecticut, est un ancien collègue de Rod Chiodini. "Nous avions une bonne piste dans
les années 80 mais d'après moi, le monde scientifique n'a pas pu répéter
l'expérience de façon satisfaisante", conclut-il lorsque contacté à ce
sujet. Pour lui, la science n'a pas
pu prouver qu'il y avait, entre la maladie bovine et la maladie humaine,
une cause commune et ce, malgré la similitude apparente entre la maladie
bovine et la maladie humaine.
Ce débat, qui n'est pas réglée du
côté scientifique, a cependant attiré l'attention de Nicole Fréchette. Son fils a développé la maladie de Crohn au moment où il entrait à l'université. Nicole, d'origine québécoise, est
installée en Colombie-Britannique depuis plusieurs années. Ayant fait carrière comme infirmière,
elle pouvait naviguer avec une certaine aise dans tous ces documents
scientifiques. C'est dans sa quête
d'information qu'elle a découvert le site Internet de PARA (Paratuberculosis Awareness and Research Association).
PARA est un
groupe mis sur pied par deux mères américaines en 1997, l'une originaire de
l'Ohio et l'autre de la Floride et qui ont en commun d'avoir des enfants
souffrant de la maladie de Crohn. PARA effectue un lobby intense auprès des
diverses instances du gouvernement américain pour le financement d'études
sur le lait et bactérie comme possible facteur de développement de la
maladie de Crohn.
Le 13 mars dernier, Cheryl Miller,
coprésidente du groupe PARA, prononçait une allocution devant le Congrès
américain pour que le gouvernement consacre les 500 millions US qui
seraient nécessaires à une recherche approfondie sur le lait et cette
bactérie. C'est en septembre
prochain que les crédits pour la recherche américaine seront annoncés. Par contre, les membres du Congrès ont
signifié publiquement qu'ils considéraient très sérieusement leur requête.
Translation
par: Nicole Fréchette-Walrafen |
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